La Cour constitutionnelle thaïlandaise a jugé mercredi que le Premier ministre Prayut Chan-O-Cha n’était pas coupable de conflit d’intérêt et pouvait donc rester au pouvoir, une décision qui attise les tensions, des milliers de manifestants pro-démocratie descendant de nouveau dans la rue pour réclamer sa démission.

“Le statut du général Prayut Chan-O-Cha en tant que Premier ministre et ministre de la Défense reste inchangé”, a conclu le tribunal. Il “a toujours le droit d’occuper la résidence du commandant en chef de l’armée car il répond aux critères établis”, ont décidé les neuf juges à l’unanimité.

Le chef du gouvernement était accusé par des députés du principal parti d’opposition Pheu Thai d’avoir continué à habiter “illégalement” cette demeure après avoir quitté son poste de chef de l’armée à la suite du coup d’Etat de 2014 qui l’a propulsé à la tête du pays. Ce possible conflit d’intérêt aurait pu le contraindre à quitter le pouvoir.

La décision de la Cour constitutionnelle et “toutes celles prises contre les forces d’opposition depuis des années (…) ajoutent au sentiment croissant d’injustice” et pourrait encore exacerber les tensions dans le royaume, a réagi, Thitinan Pongsudhirak, politologue à l’université Chulalongkorn de Bangkok.

Peu après la lecture du jugement, quelque 5.000 protestataires  ont afflué dans le nord de la capitale. Parmi eux, des lycéens en uniforme portant des pinces à cheveux en forme de canard en caoutchouc, symbole du mouvement pro-démocratie. D’autres ont entonné l’hymne national, trois doigts levés en signe de défi.

“Les juges de la Cour doivent tous quitter leur poste. Ils ont pris des décisions contraires à la démocratie à de trop nombreuses reprises”, a lancé à la foule l’une des têtes d’affiche de la contestation, Parit Chiwarak, dit “Penguin”.

“Le combat continue (…) ce pays se dirige vers un point de rupture”, a réagi de son côté dans un communiqué Free Youth, un des mouvements à l’origine de la contestation.

Depuis l’été, des dizaines de milliers de protestataires – de jeunes citadins pour la plupart – réclament le départ du chef du gouvernement, légitimé par des élections controversées en 2019, une réécriture de la Constitution jugée trop favorable à l’armée, et une réforme en profondeur de la monarchie intouchable il y a encore peu.

“Prayut est devenu Premier ministre (par un coup d’Etat), ce n’est pas la bonne manière d’accéder au pouvoir”, a déploré Reeda, une étudiante de 26 ans, avant que la foule ne commence à se disperser dans le calme.

La Cour constitutionnelle est accusée de partialité par ses détracteurs.

Sa décision de dissoudre en février, pour violation du code électoral, l’un des principaux partis d’opposition, Future Forward (le parti de l’avenir), a été perçue comme une gifle adressée aux 6,3 millions d’électeurs qui avaient voté pour cette nouvelle formation lors des législatives de 2019.

Son leader, Thanathorn Juangroongruangkit, et plusieurs de ses dirigeants ont également été bannis de la politique pour 10 ans, poussant quelques mois plus tard une partie de la jeunesse dans la rue.

Anticipant les contestations après sa décision de maintenir à son poste le Premier ministre, la Cour constitutionnelle a pris les devants dès mardi, avertissant dans un communiqué que toute critique excessive pourrait entraîner des poursuites.

Depuis le vent de contestation qui souffle sur le pays, les autorités ont riposté essentiellement sur le front judiciaire.

De mi-juillet à fin novembre, au moins 174 personnes ont été inculpées, dont au moins 46 pour “sédition”, un crime passible de sept ans de prison.

Cinq dirigeants clés du mouvement pro-démocratie sont poursuivis pour “lèse-majesté” et risquent de trois à quinze ans de prison. Ce texte n’avait pas été utilisé depuis 2018.

Mardi, Prayut Chan-O-Cha avait déclaré qu’il respecterait la décision de la Cour. “Si on a fait quelque chose de mal, on a fait quelque chose de mal. Sinon, fin de l’histoire”.

Un nouveau rassemblement est prévu jeudi.

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