La mise en place du télétravail implique un véritable “changement de paradigme” qui nécessite de nouveaux règlements, voire une loi-cadre qui normerait la pratique du télétravail, affirme l’enseignant-chercheur Hammad Sqalli dans une étude parue récemment sous le titre “Le télétravail au Maroc: Nouveaux espaces, nouvelles temporalités : Nouveaux rapports au travail ?”.

Ce cadra aura pour objectif de limiter les abus et les risques, régler les différends en cas de problèmes et encadrer les problématiques d’assurance et de rémunération, ajoute l’auteur dans cette étude qui dévoile les réalités contingentes du télétravail et appréhende comment, normé et institué, il viendrait à progresser dans les usages du travail dit plus traditionnel.

Cette étude, réalisée durant la période allant de mars à juin 2020 où le télétravail a été imposé par les contraintes du nouveau coronavirus, fait ressortir une pléiade d’avis mitigés sur le télétravail. Les contraintes, les bénéfices ou les perspectives des uns ne sont pas ceux des autres, car ils sont circonstanciés par une multitude de facteurs.

En effet, la nature de l’activité, la nature du poste et de la tâche, la position hiérarchique, l’appétence de travailler seul ou en groupe dans un espace physique commun, la culture de l’entreprise et le degré d’intégration du télétravail et au niveau d’exigence et aux sollicitations au bureau ou à domicile sont des éléments qui, selon l’auteur, influent directement sur la perception du télétravail.

Cette perception dépend également de la conception du bien-être de tout un chacun, des ressources et contraintes budgétaires et du rapport au changement, souligne l’étude publiée par Economia, centre de recherche de HEM.

Or l’ensemble des experts sondés, qu’ils soient managers, cadres intermédiaires, chefs de projet, dirigeants ou experts, s’accordent tous sur la nécessité de fixer de nouveaux cadres, souligne l’auteur, précisant qu’ils vont même prôner une “révolution de cadres managériaux” où les managers doivent apprendre davantage à accepter de “lâcher du lest” en termes de contrôle et de faire confiance a priori à leurs collaborateurs.

Ils doivent également réinventer de nouveaux modes de coordination, de contrôle et d’évaluation et développer davantage un management par objectifs qui nourrirait l’autonomisation des équipes, explique-t-il.

En outre, l’étude relève que la progression lente et régulière du télétravail dans le monde s’accompagne de la convergence de nombreux enjeux sociaux, économiques, politiques, voire environnementaux. Il peut, en effet, être une réponse à la pollution par la réduction des émissions de gaz à effets de serre induite par la limitation des transports ou comme un moyen de réaménager les territoires par la délocalisation d’activités hors des grands pôles.

Le télétravail constitue dans cette perspective une économie d’énergie et donc financière, comme il peut l’être pour l’entreprise, qui y voit un intérêt croissant grâce à une meilleure rentabilité de sa structure, fait observer le document.

En sus, sur le volet social, le travail à distance et le développement des TIC permettraient de désengorger les centres urbains en facilitant la mobilité de certaines populations désirant se mettre au vert.

La pandémie mondiale Covid-19 marque indubitablement un tournant dans cette progression, en imposant aux organisations privées comme publiques, une nouvelle réflexion quant à l’intégration du processus de travail à distance, voire de modification plus ou moins importante de leurs modèles d’affaires et configurations organisationnelles.

Le télétravail devient ainsi une réalité incontournable, une nouvelle constante, une contrainte selon certains, dont l’exploitation peut générer de nouvelles opportunités. En effet, les décideurs commencent à y trouver des intérêts avec la réduction des coûts immobiliers et logistiques, l’augmentation de l’implication et de la fidélité des employés contractuellement liés à l’entreprise par des contrats de télétravail et les gains de productivité.

Car oui, selon l’étude de M. Sqalli, sous couvert d’une organisation des tâches domestiques et professionnelles bien réglée, la tendance va à l’amélioration de la productivité.

Les télétravailleurs se sentent plus libres d’organiser leur temps et leur travail, se concentrent davantage pour produire. Encore une fois, cette tendance est circonstanciée à la nature de la tâche et du cadre d’organisation du travail.

Ainsi, plus la tâche à distance est répétitive et exécutive, plus les télétravailleurs sont sereins et peuvent s’organiser et la productivité et la performance sont au rendez-vous. En revanche, les tâches effectuées en exploration, − à savoir des activités plus complexes, exigeant notamment de la recherche, de la conceptualisation, de l’expérimentation et de la prise de risque −, voient leur niveau de productivité varier au gré de l’autonomisation et de la maturité des télétravailleurs.

Voilà pourquoi, poursuit le chercheur, l’amorçage du télétravail a été plus délicat pour certain. Le travail à distance au Maroc a sonné comme une rupture dans les usages. Sur un plan qui dépasse les frontières du cadre professionnel strict, il existe un danger perçu d’isolement des individus, de perte de sens dans une projection collective, d’appauvrissement du lien social, de formation de clivages entre télétravailleurs et travailleurs présentiels et de remise en cause du sentiment d’appartenance.

Mais pour nombre de dirigeants d’entreprise questionnés, le télétravail est une occasion à saisir pour gagner en efficience et transformer leur entreprise, en voguant sur des processus de digitalisation déjà enclenchés pour certains.

Une fois la peur d’un manque d’implication des collaborateurs dépassée, il a fallu “réagir vite et se réorganiser” pour relever les défis en préparant au mieux les équipes, en équipant les télétravailleurs, en changeant les processus d’activité et les sécuriser et en évaluant la performance et les objectifs.

En somme, le télétravail est un vécu purement subjectif qui varie selon les individus et les cadres mis en place par les entreprises. Au demeurant, une idée surgit de ce large panorama : celle de l’équilibre. Malgré les réticences des uns vis-à-vis du travail à distance, la majorité considère qu’un équilibre entre présentiel et virtuel demeure une bonne voie à prendre, en ce sens que cette balance permettrait de pérenniser les liens sociaux tout en accordant une certaine forme de liberté dans le travail et, ainsi, un recentrage vers soi, c’est-à dire un temps de réflexivité, d’auto-organisation et de concentration.

Hammad Sqalli est un enseignant-chercheur à Economia, HEM Research Center. Il est titulaire d’un doctorat en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université Aix-Marseille III et enseigne les théories des organisations.

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