L’économiste et spécialiste de la politique de change, Omar Bakkou, livre à la MAP son analyse sur la décision du ministère de l’Économie, des finances et de la réforme de l’administration de procéder, après avis de Bank Al-Maghrib, à l’élargissement de la bande de fluctuation du dirham de ±2,5% à ±5%.

Pour M. Bakkou, ce passage, qui est venu au bon moment, demeure cohérent avec la nouvelle vision stratégique du Maroc en matière de politique du taux de change. Auteur d’un ouvrage intitulé “Pour mieux comprendre la flexibilité du dirham”, il considère également que le Maroc dispose des conditions requises pour franchir un pas supplémentaire dans le processus d’apprentissage du flottement du taux de change.

Quelle est votre lecture concernant ce passage à la 2e phase de la réforme du régime de change ?

Le passage à cette deuxième phase demeure cohérent avec la nouvelle vision stratégique du Maroc en matière de politique du taux de change, laquelle vision a été annoncée officiellement en avril 2015 dans un communiqué conjoint du ministère de l’Economie et des finances et Bank Al Maghrib qui indiquaient que le Maroc adoptera une politique du taux de change plus flexible dans le futur et ce, selon un processus graduel.

Cela, faut-il le noter, constitue un événement majeur dans l’histoire de la politique économique du Maroc d’après l’indépendance, car il s’agit de la première fois depuis la création du dirham en 1959, où un document officiel fixe un cap pour la politique du taux de change et annonce l’engagement officiel du Royaume à adopter une politique plus flexible.

Toutefois, si cette nouvelle politique avait été annoncée, les modalités de sa mise en œuvre n’ont été précisées que lors de la campagne de communication menée par Bank Al Maghrib durant le premier semestre de ladite année.

En effet, durant cette campagne on apprenait que cette flexibilisation progressive sera opérée via des étapes successives correspondant pour chacune d’elles à un degré de variabilité plus élevé du taux de change du dirham.

La première étape a été franchie le 15 janvier 2018 où la bande de fluctuation du dirham a été portée à ±2,5% autour d’un taux de change central fixé selon la méthode du panier. Aujourd’hui, deux ans plus tard, on assiste au lancement de la deuxième phase de ce processus où cette bande a été élargie à ±5%.

Est ce que c’est le bon moment ? Le Maroc est-il prêt à entamer cette phase ?

Le moment approprié pour opérer le changement du régime de taux de change doit correspondre, selon la littérature économique développée à ce sujet, à un contexte de stabilité du marché des changes. Il s’agit d’une conjoncture se caractérisant par une absence de pression à la baisse ou à la hausse du taux de change et ce, pour les deux principales raisons suivantes:

1. Le changement du régime de taux de change se traduira, dans un contexte d’excédent important de la balance des paiements, par une appréciation du taux de change, ce qui causera des effets négatifs sur les secteurs exportateurs. Ce changement peut, par conséquent, être perçu comme une dévaluation déguisée du taux de change comme dans le cas du Chili et de la Pologne. Ledit changement devient inopérable sur le plan politique en raison de la pression des opérateurs de ces secteurs.

2. Dans un contexte déficitaire de la balance des paiements, le changement du régime de taux de change peut se traduire par une dépréciation significative du taux de change sur deux à trois années avec des effets négatifs sur la stabilité des prix. Il peut, pour ces motifs, être perçu comme une dévaluation déguisée du taux de change et devenir, par conséquent, infaisable sur le plan politique.

Ainsi, compte tenu de la conjoncture actuelle marquée par la stabilité du marché des changes (équilibre relatif entre les recettes et les dépenses et entre l’offre et la demande en devises) et de la faiblesse relative de l’élargissement, on pourra ainsi considéré qu’il s’agit d’un bon timing.

Quels sont les impacts socio-économiques de cette décision ?

Préalablement au lancement du processus de flexibilisation en janvier 2018, le Maroc avait procédé au réaménagement des pondérations du panier opéré au mois d’avril 2015 en réduisant le poids de l’euro dans le panier de 80% à 60% et en augmentant celui du dollar de 20% à 40%.

Ce réaménagement du panier a permis de stabiliser le taux de change effectif nominal, c’est-à-dire le taux de change moyen auquel s’effectue toutes les transactions commerciales. Les pondérations du panier ont été ainsi harmonisées avec la ventilation du commerce extérieur par devise du Maroc.

Avant cet aménagement, ces pondérations étaient incohérentes avec ladite ventilation du commerce extérieur, ce qui engendraient des changements importants des taux de change effectifs en fonction de la variabilité du taux de change de l’euro par rapport au dollar.

A titre d’exemple, durant la période 2013-2015, le taux de change effectif nominal du dirham a enregistré des appréciations respectives de 2,4%, 3% et 1,7%. En revanche, ce taux est devenu plus stable avec le réaménagement du panier de 2015, puisque les nouvelles pondérations sont proches de la structure du commerce extérieur du Maroc. Cela peut être démontré en comparant la variabilité du taux de change effectif nominal moyen avant et après 2015.

En effet, le taux de change effectif nominal du dirham s’est apprécié en moyenne de 2,4% en 2013 (parallèlement à une variation moyenne du taux de change de l’euro contre le dollar de 3,4% durant cette année), alors qu’en 2017, ce taux s’est apprécié de 1% avec une variation moyenne de 2% du taux de change de l’euro contre le dollar.

Ainsi, si on ajoute la première phase de la réforme (entamée en janvier 2018) et la seconde de ce vendredi, on aboutit à une variabilité globale du taux de change inférieure à 5%. Ce taux est assez faible pour pouvoir générer des implications économiques assez significatives.

Quels sont les risques de cette réforme ?

Les risques inhérents à l’adoption d’un régime flottant résident dans une chute continuelle du taux de change, laquelle aboutit à un dysfonctionnement du marché des changes, à une pénurie de devises et à des tensions inflationnistes.

Dans le cas du Maroc, le régime adopté est celui d’un taux de change fixe au sein de bandes horizontales. La dépréciation du taux de change maximale est ainsi limitée à 5%.

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