L’industrie pharmaceutique marocaine, pilier de la souveraineté sanitaire et un secteur stratégique qui s’est retrouvé en première ligne face à la crise du nouveau coronavirus (covid-19), est appelée aujourd’hui à relever d’énormes défis liés aux nouvelles priorités épidémiologiques du Maroc et aux ajustements que connaissent les chaînes de valeur mondiales.

L’approvisionnement du marché national en médicaments et dispositifs médicaux, la dépendance aux marchés internationaux de matières premières ou encore l’accompagnement du chantier de la généralisation de la couverture sociale sont les enjeux de demain auxquels le secteur devra faire face. Mais est-il suffisamment outillé pour gagner le pari et donner naissance à de véritables champions nationaux capables de porter une vraie politique du médicament ?

Le président de l’Association marocaine de l’industrie pharmaceutique (AMIP), Ali Sedrati, estime que “le coronavirus est venu accélérer de manière conjoncturelle une tendance structurelle qui a vu un recul considérable de la fabrication locale et une absence de lisibilité de la stratégie juridique et réglementaire des pouvoirs publics depuis trois décennies”.

“La crise sanitaire actuelle a agi comme une chambre noire pour une photographie, révélant l’image d’une industrie nationale du médicament dont les fondations sont fragilisées”, a-t-il déploré, notant en revanche que “malgré l’incidence négative importante du covid-19 sur le plan économique, le secteur a réussi à préserver l’intégralité de ses emplois”.

Même son de cloche chez Abdelmounim Belalia, expert auprès de l’Institut marocain d’intelligence stratégique (IMIS), pour qui la crise de la covid-19 a créé des ruptures au niveau de la chaîne de valeur mondiale de l’industrie pharmaceutique dès les premiers jours du confinement mondial et l’approvisionnement en Ingrédients Pharmaceutiques Actifs s’est brutalement arrêté surtout pour les entreprises qui dépendent de la Chine et de l’Inde dans leurs chaînes de valeur.

Le marché marocain n’a pas été à l’abri de ces bouleversements, a-t-il dit, précisant que si l’industrie pharmaceutique marocaine répond à environ 60% de la demande interne, elle reste tributaire des marchés internationaux en ce qui concerne l’approvisionnement en matière première, ce qui la met face au défi de la multiplication des fournisseurs en gardant les mêmes standards de qualité.

La production étant aussi assurée en grande partie par des multinationales implantées au Maroc, les orientations stratégiques sont souvent dictées par la maison mère, ce qui rend la chaîne de valeur marocaine vulnérable aux aléas du marché et au contexte international notamment dans les périodes de crise, a estimé ce professeur et consultant en management stratégique.

Il a, dans ce sens, relevé que cette crise mondiale permet aujourd’hui de “revoir nos stratégies productives dans des secteurs de vie comme la pharmacie”, soulignant que le Royaume devrait réunir ses forces pour profiter des ajustements que les chaînes de valeur mondiales sont en train de connaître.

“Il faudrait faire vite, bien et ensemble tant en direction de l’Europe que de l’Afrique subsaharienne. Il faut que les stratégies marocaines soient implémentées rapidement, surtout pour les entreprises qui sont déjà avancées dans les contacts avec les donneurs d’ordre européens intéressés par le Maroc”, a-t-il insisté.

Quelles perspectives à l’horizon ?

Pour permettre au secteur pharmaceutique marocain d’être performant et de contribuer efficacement au développement socioéconomique du pays, un socle minimum de mesures d’accompagnement locales doit être entrepris, préconise le président de l’AMIP.

Il s’agit notamment, selon lui, de l’élargissement de la couverture médicale et du RAMED, l’encouragement de la fabrication locale et du générique à l’instar des politiques poursuivies par plusieurs pays, la mise en place d’une Agence Nationale du Médicament, organe essentiel pour la régulation et la promotion du secteur.

M. Sedrati suggère aussi l’adoption de mesures incitatives pour l’investissement aussi bien dans l’innovation que dans le générique et l’achèvement des réglementations et des mesures incitatives nécessaires pour le développement de la recherche (dont les essais cliniques, etc).

L’AMIP recommande également la révision de la réglementation actuelle relative à la Bioéquivalence pour ne pas handicaper le développement des médicaments génériques et le soutien du Secteur Marocain pour lui permettre de bénéficier de manière équitable des différents accords de libre-échange signés avec différentes régions (UE-USA) et pays (ex: Accord d’Agadir, Turquie, etc).

Pour M. Belalia, dans le contexte actuel caractérisé par une pression sur les marchés d’approvisionnement et une concurrence accrue entre les grandes multinationales, l’industrie pharmaceutique n’échappera à des mouvements stratégiques post covid-19 de relocalisation de certaines activités de la chaîne de valeur ainsi que de concentration et de fusion-acquisition entre les entreprises.

A ce titre, a-t-il poursuivi, le secteur marocain doit être préparé en renforçant sa compétitivité par plusieurs mesures qui commencent d’abord par l’optimisation de l’approvisionnement qui passe par un multi-sourcing efficace ainsi qu’une gestion dynamique des stocks.

Il s’agit aussi de renforcer les maillons de chaîne de valeur créateurs de valeur, notamment la R&D et le marketing, a souligné l’expert, ajoutant que la recherche scientifique médicale représente un domaine important qu’il faut promouvoir afin de permettre l’émergence d’une industrie pharmaceutique marocaine résiliente.

Pour sa part, Myriam Lahlou-Filali, vice-présidente des laboratoires Pharma 5, a indiqué que l’industrie pharmaceutique marocaine est capable de relever tous les défis et d’intégrer le progrès scientifique mondial.

Elle a estimé en outre que la crise a révélé le formidable potentiel de développement de l’industrie pharmaceutique au Maroc sur de nouveaux territoires, notamment l’Union Européenne qui a besoin de relocaliser régionalement la production de médicaments.

L’Afrique: Un marché de croissance prometteur

Le continent africain représente 13% de la population mondiale et ne consomme que 3% de la production mondiale avec une grande part de médicaments émanant de la contrefaçon, ce qui constitue un marché de croissance prometteur si l’on tient compte de l’explosion démographique et de la transition épidémiologique que connaissent plusieurs pays de l’Afrique, a fait observer M. Belalia.

Les opérateurs qui sauront accompagner le développement de ce marché vont certainement en tirer parti dans les prochaines années, a-t-il noté, ajoutant que “c’est donc des stratégies à long terme qu’il faut construire surtout si l’on connaît les relations économiques qu’entretient le Royaume avec plusieurs pays du continent et qui peuvent faciliter l’intégration et le développement de l’industrie pharmaceutique”.

L’expérience et l’expertise marocaines peuvent en effet servir de modèle pour accompagner le développement des marchés africains, aussi bien au niveau de la distribution que de la fabrication locale, de l’avis du président de l’AMIP.

Le Royaume dispose d’une position géo-économique cruciale sur l’axe Euro-Africain. “Nous notons également des complémentarités entre l’Europe et le Maroc afin de réduire la dépendance à l’Asie du Sud Est de manière à garantir la stabilité sanitaire de l’ensemble de la région”, a-t-il relevé.

Au niveau africain, de nombreux processus internationaux de soutien au continent sont attendus dans le secteur de la santé et du médicament en particulier. “Nous sommes convaincus que le Maroc, pourra ajouter sa pierre à l’édifice dans ce contexte très particulier”, a-t-il assuré.

Généralisation de la couverture sociale: quel rôle du secteur?

La Couverture Sanitaire Universelle est un chantier prometteur, a souligné M. Belalia, qui suppose la restructuration de toute l’offre de soins afin qu’elle puisse répondre aux impératifs financiers nouveaux et aussi une politique du médicament nouvelle basée sur une offre tarifaire accessible et une bonne gestion des circuits d’approvisionnement, de distribution et de consommation surtout pour le secteur public qui connaît des défaillances majeures dans la gestion des médicaments et équipements médicaux.

De son côté, le président de l’AMIP souligne qu’un dialogue devrait être ouvert aux professionnels concernés et aux partenaires économiques et sociaux dans l’optique de parachever l’élaboration d’une vision pragmatique et globale comprenant le calendrier, le cadre juridique et les options de financement, à même d’atteindre une généralisation effective de la couverture sociale.

L’industrie pharmaceutique marocaine devrait jouer un rôle crucial dans la mise en œuvre de ce chantier dans la mesure où elle est à même d’offrir aux citoyens l’accès à un large choix de médicaments, permis par le développement du médicament générique, a-t-il soutenu.

“Nous espérons que cette crise sans précédent fera prendre conscience au plus grand nombre de l’importance stratégique de la fabrication locale, seul gage de la sécurité sanitaire dans notre pays”, a conclu Mme Lahlou Filali.

Avec un chiffre d’affaires global annuel de 15 milliards de dirhams représentant 1.5% du PIB national et 5,2% du secteur industriel, le secteur emploie près de 50.000 personnes, dont au moins 98% sont des citoyens et citoyennes marocains.

Bouton retour en haut de la page
Fermer