Considérée comme étant la plus riche des agences onusiennes, l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI), dont le nouveau directeur général a pris ses fonctions jeudi, se trouve au coeur des rivalités technologiques que se livrent les grandes puissances mondiales pour asseoir leur hégémonie numérique, en pleine guerre commerciale et sur fond d’intérêts géostratégiques et politiques divergents.

L’élection très mouvementée en mars dernier du nouveau patron de l’organisation, dont la réputation est à la hauteur des secrets industriels qu’il détient, avait tourné au « feuilleton diplomatique » et étalé au grand jour les enjeux énormes derrière la bataille rude livrée par les candidats et leurs soutiens pour s’emparer de la présidence de cette agence chargée de la régulation des brevets et des droits d’auteurs dans le monde.

Cette élection a viré au bras de fer féroce et inouï entre les Occidentaux, menés par les Etats-Unis, qui ont pris fait et cause pour le candidat singapourien, Daren Tang, censé représenter les pays en développement, et la Chine, représentée par Binying Wang, qui travaille depuis des décennies à l’OMPI dont elle est la Numéro 2 depuis dix ans.

Dans des articles de presse, John Bolton, ancien responsable du Conseil de sécurité de Donald Trump, et Peter Navarro, son conseiller au commerce, ont déclaré la guerre à la candidate chinoise en termes très violents. Le ministère des affaires étrangères chinois a répliqué vertement en dénonçant les manœuvres de sabotage américaines.

En effet, dans son dernier rapport sur les indicateurs de la propriété intellectuelle, l’OMPI confirme le spectaculaire dynamisme chinois. Avec 1,5 million de patentes déposées en 2018, soit près de la moitié du total mondial, elle fait trois fois mieux que les Etats-Unis. Même chose pour les applications industrielles, les marques, les designs et les variétés végétales. Mieux, elle affiche un taux de croissance à deux chiffres dans tous ces domaines alors que ses concurrents stagnent ou régressent.

D’autre part, il s’agit de l’organisation internationale la plus riche d’un système onusien en crise financière, avec 1.300 employés et un budget annuel de près de 800 millions d’euros. Plus de 90% de son budget provient des dépôts de brevets et de marques au niveau international.

“Nous sommes donc dans une situation où la logique du développement technologique s’oppose à l’évolution des politiques sur le plan géopolitique”, avait souligné, le directeur sortant de l’organisation, Francis Gurry, dans son dernier discours devant la 61ème série de réunions des Assemblées des Etats membres de l’OMPI, tenue récemment sous la présidence du Maroc.

“En me fondant sur l’histoire, je ne serais pas surpris qu’à long terme, la technologie l’emporte”, a-t-il dit.

“Il y a de nombreux risques associés à la collision de ces deux courants, qui vont du schisme entre les peuples et leur gouvernement à l’interruption de la vie économique et sociale”, a dit M. Gurry qui a passé 12 ans à la tête de l’organisation.

Il a relevé que, “compte tenu de la nature mondiale des deux courants, il semble n’y avoir qu’un moyen de les faire converger de manière pacifique. Cela passe par une coopération internationale qui revêt un caractère mondial ou, en d’autres termes, le multilatéralisme”.

Il a reconnu, toutefois, que “la volonté ou les moyens de mettre en œuvre ce multilatéralisme sont malheureusement réduits à l’heure actuelle”.

Le nouveau directeur de l’Organisation, Daren Tang, a plaidé pour la mise en place “d’un écosystème mondial de la propriété intellectuelle inclusif et équilibré, qui serve les intérêts de tous les pays”.

“Nous devons donner la priorité aux activités destinées à mettre en place un écosystème mondial de la propriété intellectuelle inclusif, qui serve les intérêts de tous les pays et de leurs parties prenantes”, a déclaré M. Tang, tout en soulignant qu’une attention particulière devait être accordée aux pays en développement et aux pays les moins avancés.

“Deuxièmement, nous devons œuvrer en faveur d’un écosystème mondial de propriété intellectuelle équilibré, en veillant à ce que les institutions, les entreprises, les décideurs, les utilisateurs et l’ensemble des parties prenantes de la communauté mondiale de l’innovation puissent y participer et en tirer parti”, a-t-il fait observer.

“Troisièmement, l’OMPI doit œuvrer en faveur d’un écosystème mondial de propriété intellectuelle dynamique et tourné vers l’avenir. Elle doit aider le monde à élargir sa vision de la propriété intellectuelle afin d’appréhender, au-delà de ses aspects juridiques et techniques, son rôle crucial pour les entrepreneurs et les entreprises, les investisseurs, la croissance économique et la vitalité sociale”, a affirmé M. Tang.

Le Directeur général s’est également engagé à établir des fondements solides pour l’Organisation, afin de veiller à ce que l’OMPI reste “dynamique, ouverte et transparente, avec un effectif diversifié qui respecte les principes d’égalité entre les sexes et la représentation géographique. “Cela s’accompagnera de la mise en œuvre de normes élevées de gouvernance et d’une gestion financière méticuleuse”, a-t-il ajouté.

 

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