De la Grenade nasride, subsiste aujourd’hui la célèbre Alhambra, cette forteresse-château qui témoigne du luxe et du raffinement atteint par la civilisation musulmane en Andalousie, alors même qu’elle s’acheminait, lentement mais sûrement, vers une fin inexorable, poussée vers la sortie par une Reconquista espagnole implacable.

Au sud du détroit de Gibraltar, le souvenir de cette époque se perpétue plutôt à travers une musique unique en son genre, le Gharnati, qui se distingue, par ses «Noubas», ses techniques de chant et certains instruments utilisés, d’autres musiques «sœurs», comme Al-Ala.

Un «Tarab» originaire de Grenade certes, mais qui a été aussi largement influencé par les spécificités locales en Afrique du Nord, comme en témoignent les différences de style que l’on trouve entre les écoles d’Oujda, de Fès ou encore de Tlemcen, Alger ou Tunis.

Cet art vieux de 800 ans a trouvé dans le Maroc oriental une terre d’accueil propice où il s’est doté de tonalités et de caractéristiques spécifiques. L’engouement des familles oujdies et des gens de culture a aidé à la préservation et la promotion de ce genre musical au niveau régional et national. Parallèlement, le Gharnati a constitué un facteur d’échange et de dialogue culturel avec les autres pays maghrébins qui entretiennent des expressions artistiques similaires.

Le Gharnati est un patrimoine commun, certes, mais croire qu’il s’agit d’un art «importé» vers la ville millénaire est une idée fausse. C’est ce que défend l’historien Badr Maqri, dans une interview accordée à la MAP, réfutant les allégations laissant croire que cet art est venu à Oujda en provenance d’Algérie, avec l’arrivée dans la capitale de l’Oriental de maîtres algériens du Gharnati fuyant l’occupation française.

«Les preuves historiques ne manquent pas pour attester du rôle joué par Oujda à travers les siècles et de la présence du Gharnati en tant que style musical faisant partie intégrante de l’identité culturelle de la ville», relève l’historien, mettant l’accent aussi sur les vagues de migrations de musulmans et juifs andalous vers Oujda et la région de l’Oriental, qui sont venus avec leurs traditions culturelles, culinaires et musicales.

Il souligne aussi que cette musique était connue à Oujda tout simplement sous la dénomination de «musique andalouse», avant que le terme «Gharnati» n’ait pris le dessus vers les années 70, pour différencier ce style d’expressions musicales originaires d’autres régions, Cordoue notamment.

«Le Gharnati d’Oujda est le fruit du génie du temps et du lieu, et l’un des reflets de l’identité culturelle de cette ville multidimensionnelle», insiste-t-il, notant que cet art s’est développé à Oujda avant toute autre ville au Maroc, au point que le premier cadre associatif dédié à la musique andalouse a vu le jour précisément dans la ville d’Oujda.

Il s’agit de la bien connue association «Al-Andaloussiya» encore en activité de nos jours, qui a été créée en 1921 par le grand maître du Gharnati Mohamed Ben-Smail (1882-1947) à l’ancien institut des beaux-arts.

Et on ne peut parler de musique Gharnati oujdie sans évoquer la figure historique de Cheikh Mohamed Saleh Chaâbane (1911-1973), et son apport décisif dans le façonnement du style oujdi de la musique Gharnati basé sur la «Qsida» (poème), toute en étant influencé par le Malhoun marocain et le Haouzi algérien, rappelle Maqri. Un travail qui se poursuit sous l’égide de son fils Mohamed Chaâbane, l’un des grands noms du Gharnati au Maroc.

La contribution féminine n’était pas en reste. En effet, dès 1920 a été créé, dans le quartier de la Casbah mérinide, le premier orchestre féminin de musique andalouse.

Les générations d’artistes et de mélomanes continuent de se suivre pour porter le flambeau de ce patrimoine musical. Aujourd’hui, l’on dénombre une vingtaine d’associations dédiées à la préservation et la promotion de cet art, même si seule une poignée d’entre-elles sont actives de manière constante.

Parmi les associations les plus connues, l’on cite, outre l’Al-Andalousiya, les associations «Ahbab Cheikh Saleh», «Al-Moussilia», «Zyriab» ou encore «Nassim Al-Andalouss».

«Nous devons sauvegarder cette mémoire musicale andalouse de la ville d’Oujda, même si la musique arabo-andalouse est, par sa nature, une musique élitiste par excellence, ce qui complique un petit peu les efforts de sa préservation», estime à ce sujet Badr Maqri.

Une musique savante certes, mais qui reste admirée par un large public, y compris auprès des jeunes, et pratiquée par des artistes-professeurs, soucieux de pérenniser ce précieux héritage culturel et le faire passer aux générations futures.

Il s’agit de poursuivre sur cette voie et assurer la promotion du Gharnati auprès de jeunes générations familiarisées davantage avec d’autres styles musicaux. La création d’un centre d’étude et de recherche sur l’art Gharnati, une vieille requête des acteurs culturels de la ville, pourrait aider dans ce sens.

Car pour préserver cette musique, il ne suffit pas d’apprendre les chansons et les interpréter, comme le fait remarquer Badr Maqri : «le Gharnati est une musique savante, sa préservation nécessite une connaissance approfondie de son histoire, ses composantes, ses figures historiques et son contexte culturel. Bref, une dimension intellectuelle essentielle au-delà de la simple interprétation musicale».

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