La crise du nouveau coronavirus a remis sur la place publique le débat autour de “la souveraineté alimentaire” des pays, ébranlée par l’étirement des sources d’approvisionnement et la relégation au deuxième plan de l’agriculture, généralement au profit des services et de l’industrie.

La place que devra occuper l’économie réelle dans l’après-crise est au cœur des réflexions de penseurs et d’experts de tous bords, dont plusieurs analyses prophétisent déjà l’avènement à terme d’une économie moins portée par la financiarisation et une révision de la mondialisation dans le sens d’une recomposition des chaînes de production et de valeur.

En attendant que se dessinent les contours du monde de demain, les sphères de décision un peu partout semblent se pencher, d’ores et déjà, sur l’épineuse question de la sécurité alimentaire, avec les pénuries surgissant ici et là, la flambée de certaines denrées, les ruptures des circuits traditionnels de ravitaillement à cause des contraintes sanitaires et de la fermeture des frontières.

Pour le moment, les pays ayant consacré le caractère stratégique de l’agriculture, toutes branches confondues, se montrent les plus résilients face à la conjoncture actuelle, les plus à même d’assurer une offre suffisante à leurs citoyens et les mieux armés pour maîtriser l’envolée des prix.

Le Maroc, qui s’est distingué par la promptitude de ses interventions face à la crise à tous les niveaux, peut s’enorgueillir d’en faire partie. La pandémie a été un test grandeur nature des capacités du Royaume à répondre correctement aux besoins alimentaires de la population.

Le déroulement des événements a révélé que l’agriculture et son pendant industriel disposent des ressorts nécessaires pour affronter une situation éruptive, tant du point de vue de la productivité, de l’organisation que de la logistique.

Que ce soit pour les produits frais (fruits et légumes), les viandes ou les denrées industrielles, essentiellement de première nécessité, les marchés sont restés approvisionnés sans aucune interruption, même au plus haut de la vague des achats de panique.

Des fois, l’offre est plus abondante que la normale, les prix demeurant conventionnels dans l’ensemble, avec des baisses dans certains segments, tantôt légères, tantôt significatives, à l’exception de l’envolée de la mi-mars résultant de la ruée sur les marchés, à la veille de l’annonce de l’état d’urgence sanitaire.

Le Royaume est, en fait, en train de cueillir le fruit de choix stratégiques opérés depuis des décennies, qui ont commencé avec la politique visionnaire des barrages dès les premières années de l’Indépendance et qui seront raffermis, en 2008, par le Plan Maroc Vert (PMV), qui a fait entrer l’agriculture dans l’ère de la modernisation et de l’investissement massif, privé et public.

Le PMV a, notamment, stimulé l’émergence d’une agriculture à forte valeur ajoutée et à haute productivité. Et le résultat est implacable: la valeur des exportations agricoles et agroalimentaires a franchi la barre des 50 milliards de dirhams (MMDH). Cela représente une progression de près de 85% comparativement à la situation en 2010.

Si le Plan Maroc Vert a eu des retombées tangibles sur le niveau de vie des populations rurales, le Royaume veut franchir un palier supplémentaire sur ce registre, en capitalisant les acquis des dernières années par le biais d’une nouvelle stratégie baptisée “Génération Green 2020-2030”, qui donnera la priorité à l’élément humain et au système de protection sociale dans les campagnes.

L’objectif est légitime et ambitieux: faire émerger une classe moyenne agricole en mesure de jouer un rôle important dans l’équilibre socio-économique du milieu rural. Pas moins de 400.000 ménages devront venir renflouer les rangs de cette classe dans le milieu rural, qui en compte déjà 690.000.

Il fut un temps où des experts et des économistes, animés de bonnes intentions et préconisant un virage industriel à 180 degrés, critiquaient à tout-va l’attachement du Maroc à sa vocation agricole, sous prétexte que c’est un pays semi-aride et exposé à des vagues de sécheresse cycliques.

Ils n’avaient pas tout faux, mais ils ont juste omis que l’agriculture n’est pas uniquement les céréales, qui restent le talon d’Achille du Maroc, puisque, dans les années de grand déficit pluviométrique, il a besoin d’importer des quantités substantielles de cette denrée vitale pour le citoyen.

Et c’est là le coup de génie du PMV, qui a encouragé l’introduction des techniques modernes dans l’irrigation pour soulager le stress hydrique et la diversification des cultures, en particulier à forte valeur ajoutée. Au point que le Maroc est devenu l’un des premiers fournisseurs de l’Europe en maraîchers.

Le bilan est tout aussi éloquent en termes d’autosuffisance pour les aliments de forte consommation. Le Royaume réalise un taux d’autosuffisance de 100% pour les viandes, les fruits et les légumes, 82% pour le lait, 60% pour les céréales et 50% pour le sucre.

A titre de comparaison, la France, premier pays agricole en Europe aux immenses ressources hydriques, importe 50% de ses besoins de fruits et de légumes, ainsi que 34% de sa consommation de volaille, s’était alarmé, en juin dernier, un rapport du Sénat (Chambre haute du Parlement).

“Dans dix ans, on n’aura plus l’autosuffisance nécessaire pour faire face à ce type de crise”, a déclaré récemment le sénateur français Laurent Duplomb, en évoquant la situation provoquée par la pandémie du nouveau coronavirus.

Durant la période de confinement en France, les prix des fruits et légumes ont flambé de 9%, d’après une nouvelle étude d’une organisation de protection des consommateurs, estimant que cela impacte le pouvoir d’achat des ménages, du fait que ces denrées représentent environ un quart du panier des produits de première nécessité.

En trouvant le juste équilibre entre ses atouts agricoles, les ambitions d’industrialisation et la valorisation de ses rares ressources naturelles, le Maroc se tourne, sans trop de bruit, vers un développement global et inclusif, auquel le futur nouveau modèle devra apporter un jalon supplémentaire.

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