L’ex-numéro deux de l’ancienne guérilla des Forces armées révolutionnaires (FARC), Ivan Marquez, passé à la clandestinité en avril 2018, a annoncé dans une vidéo diffusée, la semaine dernière, qu’il reprenait les armes aux côtés d’autres chefs rebelles qui ont dénoncé l’accord de paix signé en novembre 2016 avec la Colombie.

L’annonce qui était pourtant prévisible au vu des critiques de plus en plus virulentes émises ces derniers mois par l’ancien commandant des Farc à l’égard de la mise en œuvre de l’accord de paix, a plongé la Colombie dans l’incertitude faisant craindre un retour de la violence dans ce pays meurtri par un conflit armé fratricide qui a impliqué durant plus d’un demi-siècle guérillas, forces de l’ordre et paramilitaires faisant plus de huit millions de victimes entre morts, disparus et déplacés.

Dans une vidéo de plus de 32 minutes, postée sur YouTube, Ivan Marquez a justifié la décision de reprendre les armes par la “trahison par l’État de l’accord de paix de La Havane” (Cuba).

“La fourberie, la duplicité et la perfidie, la modification unilatérale du texte de l’accord, la non application de ses engagements de la part de l’Etat, les montages judiciaires et l’insécurité nous obligent à reprendre le maquis”, a déclaré l’ancien négociateur en chef de l’ex guérilla, qui apparait dans cette vidéo tournée dans la jungle du sud-est de la Colombie, vêtu d’un treillis vert en compagnie d’anciens chefs guérilleros parmi lesquels Jésus Santrich, sous le coup d’un mandat d’arrêt pour des soupçons de tentative d’expédition de 10 tonnes de cocaïne vers les États-Unis après l’entrée en vigueur de l’accord de paix, en décembre 2016.

L’annonce a immédiatement suscité une vague de réactions de la part de la classe politique colombienne aussi bien du côté du gouvernement que de l’opposition.

Ainsi, le président colombien de droite, Ivan Duque, qui a tenté sans succès de revoir les termes de l’accord de paix trop laxiste, à ses yeux, envers les guérilleros, a réagi en annonçant une offensive contre cette “bande de narco-terroristes qui bénéfice de l’appui et de l’hébergement de la dictature de Nicolas Maduro” (chef du régime chaviste au Venezuela voisin).

La réaction de l’armée colombienne ne s’est pas fait attendre. Douze dissidents des Farc ont été tués vendredi lors d’une opération militaire dans le sud du pays, lancée à l’appel du chef de l’Etat.

M. Duque a également promis une mirobolante récompense de trois milliards de pesos, soit l’équivalent de 790.000 euros, pour toute information permettant d’aider à la capture de “chacun des délinquants de cette vidéo”.

Pour sa part, le haut commissaire de paix du gouvernement Miguel Ceballos, a qualifié de “très préoccupante” l’annonce de la reprise de la lutte armée, d’autant plus que l’ex numéro deux des Farc a appelé à la coordination des efforts avec la guérilla de l’Armée de libération nationale (ELN), dont les effectifs sont passés ces dernières années de 1.800 à 2.300 combattants, selon les derniers chiffres des autorités.

De son côté, l’ancien président Juan Manuel Santos, artisan de cet accord qui lui a valu le prix Nobel de la paix en 2016, a appelé sur Twitter à “réprimer les déserteurs”, tout en affirmant que “90% des Farc restent dans le processus de paix”.

Quant à Rodrigo Londoño, alias “Timochenko”, chef de la Force alternative révolutionnaire commune (Farc), parti issu du groupe armé, et co-signataire de l’accord de paix, il a dit “avoir honte” tout en présentant ses excuses pour la décision de ses anciens compagnons d’armes.

“Nous avons honte. Je présente mes excuses au peuple colombien, à la communauté internationale et à des pays comme Cuba et la Norvège, qui ont travaillé si fort pour nous soutenir dans ce processus”, a déclaré Londoño, qui a donné lecture à un communiqué qualifiant de “délire” l’appel de Márquez à la lutte armée.

De son côté, l’ancien chef de l’équipe des négociateurs du gouvernement lors des pourparlers de paix de La Havane, Humberto de la Calle, a appelé les Colombiens à “protéger le processus de paix”.

“Ce n’est ni la première ni la dernière crise du processus”, a estimé M. De la Calle, dans un communiqué portant également la signature de Sergio Jaramillo, ancien commissaire à la paix.

Toutefois, dans une autre déclaration, l’ancien candidat à la présidentielle de 2018 s’est montré très critique à l’égard du gouvernement du président Ivan Duque allant même jusqu’à le rendre responsable de cette situation.

“Nous avons dit à maintes reprises au gouvernement national que ses attaques permanentes contre le processus et les risques de déstabilisation juridique qu’elles comportent pourraient amener certains commandants à prendre des décisions erronées”, a dit M. De la Calle.

Même son de cloche chez l’ancien ministre de l’Intérieur sous le gouvernement de l’ex-président Santos, Luis Ernesto Gomez, qui a écrit sur sa page Facebook, qu'”Ivan Duque et Alvaro Uribe (actuel sénateur et ancien président de droite entre 2002 et 2010, ndlr) sont les plus grands responsables de la nouvelle guérilla. Leurs calculs politiques et leur sabotage systématique du Processus de paix nous ont volé une opportunité d’or pour cesser de nous entretuer et commencer à progresser”.

Au niveau international, l’annonce du numéro deux de l’ancienne guérilla a suscité une vague de réactions de la part de plusieurs pays à l’instar du Chili, de la France, de l’Espagne et des États-Unis qui ont fustigé la décision des chefs dissidents des Farc, tout en réaffirmant leur soutien à la mise en œuvre de l’accord de paix et leur solidarité avec la Colombie.

Dans ce sens, la Mission de vérification des Nations unies en Colombie a condamné l’annonce de reprise des armes par les ex-commandants de la guérilla, tout en mettant l’accent sur l’engagement de l’immense majorité des anciens combattants des Farc à l’égard du processus de paix.

De leur côté, la Norvège et Cuba, en tant que garants du dialogue de paix entre la guérilla et le gouvernement colombien, ont fait part de leur “profonde préoccupation” suite à l’annonce de l’ancien commandant des Farc, réaffirmant leur engagement vis-à-vis de l’accord de paix.

Dans un communiqué conjoint publié sur le site web du ministère cubain des Relations extérieures, les deux pays ont plaidé pour la mise en œuvre de l’accord de paix en tant que “seul moyen pour préserver la paix” dans le pays sud-américain.

Selon les observateurs, quoi qu’il en soit, l’annonce de l’ancien négociateur en chef des Farc constitue un “coup dur” pour le gouvernement de M. Duque et témoigne de la fragilité du processus de paix en Colombie où la Fondation Paz y reconciliacion (Paix et réconciliation), ONG experte en conflit armé, avait récemment alerté sur le risque de création d’une nouvelle guérilla par des ex-chef des Farc.

A cet égard, l’analyste politique, Leon Valencia a qualifié l’annonce de la reprise des armes par des dissidents des Farc de “très préoccupante”, faisant état d’une alliance entre les dissidents de cette ancienne guérilla et celle de l’ELN.

“Ils peuvent causer beaucoup de mal au pays. Ce sont des gens qui disposent d’une grande expérience militaire et possèdent beaucoup d’agent grâce aux extractions illégales d’or et au trafic de drogue”, a-t-il expliqué à la chaîne CNN en espagnol.

L’ancienne guérilla des Farc a signé en novembre 2016 un accord de paix historique avec le gouvernement de l’ex-président de centre-droit Juan Manuel Santos, en vertu duquel elle a démobilisé ses 7.000 combattants et s’est transformée en parti politique sous le même acronyme.

Dix sièges au Congrès (Parlement) ont été accordés au parti Farc pour deux mandants successifs (2018 et 2022) conformément aux dispositions de l’accord de paix.

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