En pénétrant dans la maison-atelier de Brahim Aamiri, à quelques pas de la route reliant Salé à Kénitra, vous avez l’impression d’avoir remonté le temps. Tout respire l’Histoire dans le rez-de-chaussée qui baigne dans un silence propice à la créativité. L’odeur des essences des huiles, des médiums et autres produits picturaux qui vous accueille sur le perron, les antiquités et poteries disposées ici et là, les livres et magazines entassés dans la bibliothèque et, point d’orgue, une belle collection de tableaux, de différentes dimensions, qui traversent la pièce de long en large… L’atelier de ce peintre et professeur d’histoire et géographie, né en 1953 dans un village aux environs de Marrakech, est la définition même du “chaos créateur”.

Le personnage même de Si Brahim – comme l’appellent ses proches – avec son petit corps frêle, sa démarche énergique qui ne trahit pas son âge, sa voix flûtée à peine distincte, son visage serein et le sourire affable avec lequel il accueille l’équipe de la MAP, paraît presque irréel dans la pénombre !

“Ton foyer est ton refuge, mais n’en deviens pas prisonnier !”. Cette citation de Picasso, manuscrite sur un écriteau posé à l’entrée du salon, révèle les dons de calligraphe de notre hôte.

Avant de nous présenter ses créations, le maître des lieux essaie de mettre un peu d’ordre dans ce “bazar” artistique. Il parcourt d’un pas léger, tel un papillon, le rez-de-chaussée, monte et descend, vérifie la disposition des tableaux.

“Excusez le désordre”, se fend-il gentiment. J’ai essayé d’assembler les tableaux de façon à retracer mon itinéraire artistique étape par étape. Et maintenant, commençons par le commencement !”, dit-il en nous montrant une lignée de toiles d’inspiration surréaliste.

“C’est mon baptême de feu dans le domaine de l’art plastique, au début des années 70. Je pratiquais à la fois l’impressionnisme pour les paysages et un +surréalisme engagé+ pour aborder les thèmes socio-politiques de l’époque et des causes qui me tenaient au cœur, comme la question palestinienne, la guerre civile au Liban, etc”.

“Après les balbutiements des débuts, l’affirmation. Le passage du surréalisme à l’impressionnisme s’est fait progressivement. “J’étais partagé entre les deux courants, je tâtonnais et cherchais encore ma véritable vocation lorsque j’ai fait la rencontre, à l’occasion d’une exposition de mon exposition à l’Alliance française de Rabat en 1983, du célèbre peintre français résident au Maroc, Jean Gaston Mantel, qui m’a conseillé de me concentrer sur le style impressionniste que je réussissais mieux, selon lui. C’était le déclic qui m’a permis de réorienter dans le bon sens”, raconte-t-il en nous conduisant au milieu de l’atelier où trône une toile, la plus grande de toutes, représentant un groupe d’hommes et de femmes, en tenue traditionnelle, bendirs et derboukas en main, qui descendent en cortège un chemin pierreux bordé de verdure et, au fond, de somptueuses Kasbahs dominant un paysage panoramique de campagne.

“L’idée de ce tableau m’est venue en lisant un récit historique qui relatait le mariage fastueux du premier ministre d’un sultan avec la fille d’un haut dignitaire du sud du Maroc. Ce passage a titillé mon imagination et, sur le champ, je me suis saisi de mon pinceau et ma palette pour essayer de dépeindre la scène du départ du cortège nuptial en direction de Fès, résidence des sultans et de leurs ministres. Le récit ma inspiré et m’a aidé à planter le décor, et mon imagination s’est chargée du reste”, explique-t-il.

Ici, chaque œuvre a une histoire, une mémoire, une raison d’être. Chaque tableau immortalise un moment marquant de l’histoire : bataille d’Oued El Makhazine, cérémonie de la “Beiaa”, il y a près de deux siècles, la Reconquista et la chute de Grenade…

“J’ai réalisé une série de tableaux sur les batailles menées par le Maroc contre les forces coloniales espagnoles et portugaises, qui ont intégré la collection du Musée de la Résistance et du Musée de l’Histoire Militaire de Rabat. Aussi, je me passionne beaucoup pour l’héritage marocain en Afrique subsaharienne et en Andalousie, que j’ai essayé de mettre en valeur dans une collection intitulée “De Tombouctou à Granada”. J’ai voulu, par-là, rendre hommage à cette fascinante diversité culturelle et cultuelle qui caractérise notre pays en tant que trait d’union entre les continents africain et européen et terre de brassage ou musulmans et juifs, arabes et subsahariens ont vécu côte à côte en s’enrichissant mutuellement”.

Mais l’Histoire n’est pas faite uniquement d’épopées et de moments forts. Les scènes du quotidien et les petits évènements rythmant la vie sociale (Moussems, Hadra, Halqa, célébration du Achoura) ou encore les monuments et paysages du Maroc antique ont, eux aussi, une place de choix dans l’œuvre de M. Aamiri qui les dépeint avec la précision et le souci du détail d’un reporter-photographe.

“Quelle différence, justement, entre la peinture et l’illustration d’histoire ?” – Nous lui posons la question.

Sa réponse est claire et directe: “celui qui fait de l’illustration doit rester fidèle, autant que possible, à la réalité historique qu’il veut décrire, il a des limites qu’il ne doit pas dépasser et, du coup, sa créativité est bridée. Par contre, un peintre d’histoire donne de son âme à son œuvre et lui imprime une certaine chaleur en faisant intervenir son imagination, sa subjectivité et tout son bagage culturel. En somme, dans un tableau d’art, le côté esthétique l’emporte sur celui technique. C’est ce qui fait, à mon avis, toute la différence entre art et documentation”.

Art plastique et histoire : un “mélange” savant qui laisse supposer que le public de notre artiste ne compte que l’intelligentsia, des gens suffisamment instruits pour pouvoir apprécier à leur juste valeur ses créations. Il n’en est rien, nous assure, un sourire affable sur les lèvres, ce peintre autodidacte qui a participé, au fil de 47 ans de carrière, à une soixantaine d’expositions tenues au Maroc, au Liban, en France, Espagne, Portugal, Grèce, Ukraine, etc.

Au chapitre de la reconnaissance aux plans national et international, Aamiri a été lauréat de plusieurs Prix, dont celui de l’UNESCO F. Zervas, Santorini (2019). Auparavant, il était lauréat du Prix de l’Affiche (1986), du Prix UNESCO, Mykonos 1 (Grèce, 2017) et du Prix UNESCO Paris 3 (France, 2018). Il est aussi récipiendaire de la Médaille d’étain de la Fondation Académique française “Arts-Sciences-Lettres” (2018).

Et d’argumenter : “mes tableaux sont accessibles pour tout le monde. D’ailleurs, quand je prends mon pinceau et ma palette de couleurs, je me soucie peu de cette question de public, le monde extérieur n’existe plus pour moi. C’est un moment de sincérité, de retrouvailles avec moi-même, où j’essaie de n’écouter que la voix de mon coeur, de ne peindre que ce que j’aime et ce que je crois. Après, certains vont apprécier, d’autres moins, ce qui est tout à fait normal. Cela reste une question de goût et de sensibilité. Au final, ce qui importe pour moi, c’est de rester authentique car, à trop vouloir plaire, je ne serais plus moi-même !”.

Mieux encore, M. Aamiri trouve que l’art plastique peut être un formidable canal pour rapprocher les jeunes de leur histoire.

“Pas mal de fois, lors d’expositions individuelles ou collectives, je me suis retrouvé à faire des cours d’histoire devant des jeunes curieux qui me demandaient de leur expliquer la signification de l’une de mes toiles. Si, le temps d’une exposition, on briefe une centaine de personnes sur un pan d’histoire revisité par tel ou tel tableau, on aura offert aux jeunes générations une petite fenêtre sur leur passé”, dit-il, voix enthousiaste et regard brillant.

Pour clore cette discussion à bâtons rompus, aussi agréable qu’édifiante, nous demandons à M. Aamiri son avis sur l’état des lieux de la peinture d’histoire au Maroc. Il regrette, à cet égard, que ce genre pictural soit pratiqué par très peu d’artistes, de façon intermittente la plupart du temps.

“Nous avons des peintres qui se focalisent sur un thème particulier, comme les vieilles portes ou les fontaines murales en zellige (Sekkaya), etc. Mais, personnellement, je ne connais pas d’artiste marocain qui a consacré toute sa carrière à la peinture d’histoire”, note-t-il.

En sortant de ce havre de paix et en réintégrant la ville, sa promiscuité, ses bruits et son agitation, nous avons l’impression d’avoir traversé les siècles, comme dans une machine à explorer le temps. Petit à petit, les traits paisibles et la voix sympathique de Si Brahim s’estompent, et il n’en reste qu’un souvenir fugace, confus, insaisissable. Si ce n’est la brochure qu’il nous a remise, avec son portrait et sa biographie, preuve matérielle de notre passage, Si Brahim n’existerait plus pour nous. On l’aurait cru une vue d’esprit ou un personnage vu dans un tableau historique, comme il sait si bien en faire !

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