Trait d’union entre la poésie chantée du Souss foncièrement orale (Ahwach) et celle urbaine contemporaine performée par des groupes comme Izenzaren ou encore Ousmane, l’Amarg des Rrways (Amarg N-Rrways) constitue une pratique artistique à la fois originale et malléable.

Originale, car la musique d’Amarg des Rrways repose sur des instruments caractéristiques (comme Ribab et Lutar) et une échelle musicale bien particulière: la gamme pentatonique. Cette gamme à cinq hauteurs de différence n’est pas sans rappeler des airs de quelques contrées d’Asie orientale (Chine, Mongolie ou Japon), d’Afrique de l’est (Ethiopie) ou encore de la musique celtique, blues ou rock.

Selon le chercheur à l’Institut royal de la culture amazighe (IRCAM), Aboulkacem El Khatir, les instruments usités par l’Amarg des Rrways appartiennent à des univers culturels différents. “Le tambourin est l’instrument de l’Ahwach ou musique communautaire, le Ribab caractérise le style Imazghi, qui désigne les chants religieux exécutés par des disciples des mouvements maraboutiques en tachelhit, et Lutar – ou gambri comme on disait au début du XX siècle- est “l’instrument “national” des Ichelhiyn”, pour utiliser ce terme de Basset. Il est l’outil qui accompagne les chansons lyriques”, indique-t-il dans une déclaration à MAP-Amazigh.

Dans son essence même, l’Amarg N-Rrways s’avère une pratique alliant musique, poésie chantée et chorégraphie. M. El Khatir relève, à cet égard, que cette pratique se distingue par son aspect de synthèse entre styles, instruments et arts différents, prisés dans des traditions orales aux inspirations multiples.

Par ailleurs, cet art a fait montre d’une grande flexibilité qui tient sa raison d’être du fait que les Rrways étaient des poètes chanteurs itinérants. A l’image des troubadours européens du Moyen-âge ou encore des Ghiwane de la tradition dialectale marocaine, les Rrways du Souss avaient l’habitude, au début du vingtième siècle, de disséminer leur répertoire de village en village, tout en vivant de l’hospitalité des caïds et chefs de tribus.

Aboulkacem El Khatir perçoit cette tradition comme “une aventure artistique menée par des individus libres de toutes attaches villageoises ou confrériques, et qui sont disposés à intégrer les scènes de spectacle au niveau national et international”.

Répondant aux exigences de l’apparition de nouveaux modes de divertissement domestique dans les demeures seigneuriales des grands commandements ruraux, cette pratique s’est, par la suite, acclimatée avec les lieux publics des places urbaines comme Lmchwer à Tiznit, et Jamaa Lefna à Marrakech, explique le chercheur.

Et de noter que cette pratique est née des transformations sociales survenues depuis la fin du XIX siècle dans les sociétés amazighes. “Si elle a d’abord bénéficié de la présence de centres de pouvoirs locaux, elle a évolué dans le cadre de la transformation des modes de divertissements des mécènes ruraux que constituent ces chefs locaux et les caïds (grands et petits), et le développement des centres urbains comme Tiznit”.

Cette adaptation s’est poursuivie par l’intégration d’autres espaces dans le sillage de la vague d’émigration depuis les villages du Souss vers les villes marocaines et l’Europe. Amarg N-Rrways a, par conséquent, pu élargir son étendue sur l’ensemble du territoire national. Ainsi Lhaj Belaïd (1872/75 – 1945) s’était-il distingué comme la figure de proue à Tiznit et environs, tandis que Rrays Mohamed Sasbou (1865 – 1948) s’était imposé comme le chef de file de l’école de Tirruysa à Casablanca.

“Dès la première moitié du XXème siècle, les Rrways commencent à se produire dans les villes comme Marrakech et Casablanca. Après leur reconnaissance comme art “indigène” par les autorités du protectorat, ils commencent à se produire dans les événements culturels et folkloriques aussi bien au Maroc qu’à l’étranger (Jardin des Oudayas, Institut musulman de Paris, expositions chorales). Rrays Sasbou a aussi participé aux Fêtes de Grenade en Espagne en 1931 et aux expositions universelles à Paris”, relate M. El Khatir.

Les Rrways ont ainsi suivi les traces de leurs ancêtres, les acrobates itinérants dits Ihiyyaden, qui “ont réussi à s’imposer dans les cirques en Europe et aux Etats-Unis depuis au moins le début du XIX siècle”, a-t-il ajouté.

Avec l’introduction des moyens de communication (télévision, radio, disques et cassettes enregistrées,…), les chansons des Rrways ont pu conquérir un public encore plus large. Ayant pu révéler des noms comme Lhaj Bel’id, Mohamed Sasbou, Lahoucine Janti, Boubakr Anchad, Ahmed Amentag, Mohamed Demssiri, Fatima Taba’amrant et Rquiya Talbnssirt, cet essor technologique a été bénéfique à la promotion de l’art d’Amarg N-Rrways. Néanmoins, il a également eu son lot de répercussions négatives.

“La révolution des habitudes d’écoute, avec l’arrivée des cassettes audio puis des CD, mais aussi l’émergence de radios et de chaînes de télévision promouvant les musiques amazighes, ont été de formidables outils de transmission de l’art des Rrways. Cependant, cette modernité est à double tranchant, car elle a affaibli le rapport historique qu’entretiennent normalement ces artistes itinérants avec leur auditoire, et avec l’art de l’improvisation”, a indiqué à MAP-Amazigh Brahim El Mazned, directeur artistique du Festival Timitar des Musiques du Monde.

Avec l’entrée du Maroc dans la mondialisation, d’autres styles musicaux, modernes ou étrangers, sont venus concurrencer les musiques traditionnelles telles que la musique des Rrways, sans pour autant les faire disparaître, fait-il valoir.

Aujourd’hui, le défi majeur de l’art des Rrways consiste à conserver son identité tout en s’inscrivant dans la modernité. A cet effet, Brahim El Mazned a initié un projet important, à savoir l’Anthologie “Rrways, voyage dans l’univers des poètes chanteurs itinérants amazighs”, qui vient de paraître.

Ayant mobilisé 80 musiciens, dont 50 interprètes, enregistrés pendant près de trois mois au studio Hiba à Casablanca, ce projet vise à “préserver ce corpus musical majeur, qui pourrait bien s’éteindre si aucun travail de préservation, de promotion et de revalorisation n’est réalisé”, note M. El Mazned.

“Avec l’anthologie, j’ai souhaité contribuer à ce travail et apporter ma pierre à l’édifice dans la préservation des formes artistiques traditionnelles de notre pays”, confie-t-il à MAP-Amazigh.

Un effort plus que louable, car les formes artistiques traditionnelles, comme l’Amarg ou l’Aïta, constituent de véritables piliers du patrimoine culturel national, dont la conservation et la promotion sont essentielles pour construire une mémoire collective pour les générations futures.

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