La publication jeudi de chiffres officiels sur la criminalité en Afrique du Sud a rappelé un constat sans appel pour un pays qui se bat dans une spirale de graves problèmes socio-économiques, aggravés par une facture sécuritaire trop élevée pour l’image d’une nation arc-en-ciel pourtant présentée, il y a juste deux décennies, comme modèle pour une Afrique émergente.
Les chiffres, dévoilés au parlement par le ministre de la Police Bheki Cele, montrent une hausse de 3,4 pc des crimes violents en particulier les meurtres durant l’exercice 2018-2019.
Le rapport du ministre dresse, sans grande surprise, un tableau sombre de la situation sécuritaire du pays. «Le tableau n’est pas du tout reluisant», a-t-il lancé, précisant que 21.022 meurtres ont été commis en 2018/2019. Ces chiffres montrent que les meurtres ont augmenté de 686 cette année, a ajouté Cele.
Les offenses sexuelles ont, quant à elles, augmenté de 4,6 pc et les tentatives de meurtre de 4,1 pc. Tous les autres types de criminalité se sont inscrits dans une tendance haussière, a révélé le ministre.
Les chiffres font, par ailleurs, état de 47 meurtres de fermiers blancs qui suscitent de vives tensions raciales. Des membres de la minorité blanche du pays (environ 8 pc de la population) affirment être la cible d’une vague délibérée de meurtres destinée à leur faire quitter leurs terres.
Seule bonne nouvelle dans le rapport gouvernemental, les crimes liés au trafic de drogue ont reculé légèrement.
La hausse de la criminalité en Afrique du Sud est directement liée à la crise économique et à l’absence d’opportunités qui en résulte, estiment les analystes.
Le pays ne s’est jamais remis de la crise financière mondiale de 2008. Cette économie, comptée parmi les plus industrialisées du continent, affiche un taux de chômage de près de 30 pc de la population active, selon les chiffres officiels.
L’an dernier, plus de 20.000 personnes ont été assassinées dans le pays, soit 57 personnes par jour, des chiffres qui font de l’Afrique du Sud l’un des pays les plus dangereux au monde.
Les femmes sont particulièrement vulnérables. Une centaine de viols sont recensés chaque jour, et une femme meurt sous les coups d’un proche toutes les huit heures.
Contrairement à une opinion largement répandue, le taux d’homicides pour 100.000 habitants a toutefois chuté depuis la fin du régime de l’apartheid. En 1994, le pays, au bord de la guerre civile, enregistrait 74 homicides quotidiens.
Les habitants plus aisés vivent aujourd’hui cloîtrés dans des complexes ultra-sécurisés, derrière des murs hérissés de fils électriques et de caméras et sous la protection de gardes armés.
Le rapport du département de la Police est tombé comme une douche froide sur les représentants de la nation sud-africaine, pour qui les chiffres montrent que le pays «est en guerre contre lui-même».
Le parti de l’Economic Freedom Fighters (EFF), deuxième formation d’opposition, a critiqué le manque d’action du gouvernement dirigé, depuis la fin de l’apartheid en 1994, par le Congrès National Africain (ANC) de Nelson Mandela.
«En 10 ans, le pays a enregistré 200.000 meurtres. C’est un signe que le pays est réellement en guerre», a dit Washington Mafanya, député de l’EFF.
Même son de cloche chez les autres partis toute tendance confondue. «Il est devenu assez clair que nous vivons dans un pays violent et que des mesures draconiennes doivent être prises», a indiqué Pieter Groenewald, député du parti Freedom Front Plus.
L’Alliance démocratique (DA, principale formation d’opposition) n’a pas laissé filer l’occasion pour épingler son rival éternel, l’ANC, estimant que les chiffres sont «une douche froide» pour ce parti et pour le président Cyril Ramaphosa, qui avait promis de réduire la criminalité de moitié durant les 10 prochaines années.
Le parti a pointé du doigt «l’incompétence et la corruption, qui rongent la police», parmi les facteurs encourageant le crime dans le pays.
Piquée au vif par ces critiques acerbes, la police a réagi par le biais de son syndicat, le SAPU, qui a souligné qu’au même titre que tous les autres Sud-Africains, les policiers sont victimes de la criminalité endémique.
En effet, les données gouvernementales montrent que 70 policiers ont été tués cette année. Les chiffres révèlent aussi des centaines d’attaques et tentatives de meurtre contre les policiers durant l’exercice de leur fonction.
«Les policiers sont devenus des laissés pour compte», s’insurge Mpho Kwinika, du SAPU.
Dans la communauté des analystes on appelle à des réformes profondes pour libérer le pays d’un fléau qui porte une grave atteinte à son image dans le monde.
«La société est en droit de demander des réformes profondes pour réduire la criminalité à long terme», indique l’institut des études sécuritaires (ISS) de Pretoria.
Ces réformes doivent toucher notamment le système de l’enseignement, car la violence commence à la maison et dans les communautés, indique Gareth Newham, analyste au sein du think-tank, appelant également à une augmentation du budget alloué au département de la Police afin de lui permettre de s’acquitter de sa mission de consolider la paix dans une société, poussée au bord de l’effondrement par une série de développements malencontreux depuis presque 10 ans.

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