Le Congrès National Africain (ANC), l’emblématique parti de Nelson Mandela aux commandes de l’Afrique du Sud depuis presque 26 ans, fête actuellement ses 108 ans d’existence sur fond de fronde et d’interrogations accrues au sujet de sa capacité en tant qu’ancien mouvement de libération à répondre aux aspirations des nouvelles générations de cette nation arc-en-ciel.
Au-delà des nombreuses activités prévues par les responsables du parti pour fêter en grande pompe cet anniversaire, l’environnement économique, politique et social qui prévaut dans le pays ne trompe pas l’œil.
L’impact de la crise profonde qui déchire le pays est visible dans les rues et dans les regards d’une majorité noire qui ne voit plus le bout du tunnel.
Le chômage ne cesse de grimper, résultat d’une croissance économique moribonde et, donc, incapable de générer des emplois voire des richesses pour les 58 millions de Sud-Africains, qui rêvaient de jouir des vastes ressources de leur pays une fois émancipés du joug de l’apartheid.
Depuis la crise économique et financière internationale de 2008/2009, l’Afrique du Sud n’a pas pu renouer avec les années fastes qui avaient suivi la fin du régime raciste en 1994. Sur toute l’année 2019, le taux de croissance a été de l’ordre de 0,5 pc, alors que pour 2020, les institutions de Bretton Woods, Banque mondiale et Fonds monétaire international, prévoient une croissance tout aussi faible de 0,8 pc ou, au mieux, de 1 pc.
Il s’agit de taux qui devront aggraver le chômage qui frappe presque 30 pc de la population active, si l’on croit les chiffres officiels du département gouvernemental des statistiques. Depuis le début du mois de janvier courant, pas moins de 6.000 emplois ont été perdus, un chiffre qui annonce de redoutables perspectives dans les mois qui viennent.
A ce cadre économique pour le moins décevant s’ajoute une corruption répandue ayant poussé les grandes entreprises publiques au bord de l’effondrement.
La mauvaise gestion économique et la corruption ont couté cher au parti qui a perdu beaucoup de son lustre, car accusé de présider au déclin de l’Afrique du Sud durant le dernier quart de siècle.
Ce parti, porté à un rang de la vénération par les Sud-Africains pour son rôle dans la lutte contre le régime raciste, est désormais contesté. Les résultats des dernières élections générales, tenues en mai 2019, témoignent de cette décadence.
Habitué à des victoires faciles dans toutes les élections organisées depuis la fin de l’apartheid, l’ANC n’a pas pu faire mieux que 57,7 pc, soit le plus mauvais résultat depuis les premières élections multiraciales de 1994.
Les analystes de la scène politique sud-africaine n’ont pas manqué de relever les difficultés éprouvées par le président Cyril Ramaphosa de convaincre l’opinion publique, dans un discours de circonstance prononcé samedi dernier, de la capacité de l’ANC à comprendre les nouvelles réalités difficiles du pays ou de mettre en œuvre un plan fiable pour remettre sur les rails une économie ruinée par la mauvaise gestion.
En effet, au moment où Ramaphosa prononçait son discours, de vastes régions du pays étaient plongées dans le noir, en raison des coupures du courant opérées par ESKOM, la compagnie publique d’électricité en proie à une grave crise financière et de gouvernance.
A force de répéter des promesses jugées «vides et sans lendemain» et en raison de son échec de renouveler ses élites, l’ANC est désormais taxé d’«homme malade» de la politique sud-africaine.
«En ce début de l’année 2020, l’ANC fait face à des crises sur tous les fronts», commente l’analyste Pieter Du Toit, citant le déclin du soutien de l’électorat, l’affaiblissement de l’Etat et l’environnement économique et social périlleux. L’ANC est menacé dans sa propre survie, relève-t-il.
L’actuelle crise rappelle celle des années 1940, quand le parti peinait à renouveler une direction vieillissante. Actuellement, le comité national exécutif, instance suprême de l’ANC, est dirigé par une junte des personnes âgées. La moyenne d’âge du gouvernement ANC est de plus de 60 ans.
Cette situation tue la créativité et explique «l’emprisonnement» du parti dans une rhétorique idéologique en déphasage avec les défis auxquels le pays est confronté.
L’analyste Imraan Buccus souligne, dans ce contexte, que l’ANC doit se libérer de «son mode libération». Un réajustement et un repositionnement politique s’impose au sein du parti pour sortir de l’actuelle paralysie qui prend tout le pays en otage, souligne-t-il.
Un tel réajustement doit s’étendre au-delà de l’ANC au sein duquel la politique partisane a toujours été organisée selon des lignes directives purement idéologiques, insiste l’analyste.
A l’instar d’autres pays toujours dirigés par d’anciens mouvements qui avaient mené la lutte pour l’indépendance, les dirigeants de l’ANC continuent de revendiquer une légitimité historique qui prend souvent le dessus sur le devoir de performance, poursuit-il.
«Cette mentalité explique l’actuelle situation en Afrique du Sud, celle de l’inefficacité du gouvernement, de l’aggravation des inégalités et de la hausse dévastatrice de la criminalité grave», martèle Buccus.

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